Épisode 6 : les amants magnifiques

Un jour, Palamède était près d’une source, fort éloigné de toutes gens. Dans la fontaine calme et tranquille, dont l’eau était étrangement claire, Palamède se regarde et voit ce que sa beauté était devenue.

Après avoir longtemps pensé, il dit tel un homme désespéré :

« Dieu ! Que dire de moi-même ? Que suis-je devenu ? Qu’est devenue ma beauté ? Par ma foi, je ressemble à un moribond. Je ne suis pas Palamède, me semble-t-il. Palamède était un des bons chevaliers de ce monde il n’y a encore guère de temps. Et je suis si pâle que je ne ressemble pas à un homme. Iseult m’a tué, je le vois bien. Elle m’a fait tout le mal que j’ai. Si je souffre, cela provient de l’amour. Si j’ai mal, c’est par mon propre manquement. Ainsi se montrent ma volonté et ma lâcheté car si je valais un chevalier, je serais si fort et si preux pour supporter les maux d’amour que même s’ils me blessaient, cela ne se verrait pas comme tel est le cas. »

Palamède parla ainsi dans la source ce jour-ci. Il se blâme, il s’insulte et donne à l’Amour de grandes louanges et un grand prix. Puis il dit des chansonnettes et des lais. Tous évoquent ma dame Iseult. Il chante tant ce jour qu’il se réconforte et met son cœur en joie.

Tandis que Palamède était près de la fontaine comme je vous le raconte, voici venir Tristan. Il chassait ce même jour en compagnie de dix chevaliers et il avait bien douze écuyers qui le servaient dans l’espoir qu’il les fît chevaliers. Quand Tristan entend le chant, il abandonne sa chasse et vient directement au lieu où il était chanté. Voyant Palamède, il devient tout ébahi. Son cœur se serre car il pense bien que le chant qu’il récite est pour ma dame Iseult uniquement. Il chante vraiment pour elle et pas pour une autre. Tristan est furieux. Il brûle de colère et de rage au point qu’il manque de le frapper près de la fontaine où il est assis. Mais il se réfrène car il le voit désarmé. Palamède, qui ne prêtait guère attention à Tristan, demeure devant la fontaine et chante comme il le faisait précédemment.

Lai d’amour de Palamède à Iseult

Dame, dame, pour qui je chante
Bas et haut. Je chante et déchante.
Je crois que si vous entendiez mon chant,
Envers moi, vous en seriez si tranchante.

Dame Iseult, dame des reines,
Beauté du siècle, étoile et gemme,
Ne souffrez pas qu’on mette sous la lame
Celui qui vous aime plus que son âme.

Pour vous, dame, j’ai dit ce lais
De chant et d’ardeur composé.
S’il n’est pas par vous finalement accepté,
J’aurais, pour mon malheur vu une beauté sans pitié.

Quand Palamède a achevé son chant et chanté le mieux possible et le plus doucement, Tristan avait bien entendu comment il avait parlé d’Iseult. Voyant que le lai est terminé, il se dresse et dit que Palamède doit mourir. Il empoigne son épée et se dirige à grand pas vers lui. Une fois parvenu jusqu’à lui, il lui dit d’une voix si haute que Palamède l’entend bien :

« Palamède, chevalier fourbe et déloyal, je connais bien ta fourberie et ta félonie ! Certes, tu dois mourir ! Ta dernière heure est venue ! Tu ne peux plus dissimuler la malhonnêteté de ton cœur ! Tu as de vilaines pensées à mon égard ! Ta félonie te fera mourir ! Il y a en toi trop de fourberie, de lâcheté et de trahison ! Ta traîtrise te tuera !
— Tristan, réplique Palamède, tu m’effraies ! Crois-tu, que Dieu te bénisse, me terrifier en avançant cette nouvelle ? Ne connais-tu pas ce que je sais faire ? Quand je serai muni de mes armes ainsi que doit l’être un chevalier, si tu veux la bataille, tu l’auras puisque tu sembles la désirer tant. Et si je ne peux te donner des difficultés, je ne me considère pas comme un chevalier. Alors tue-moi si tu le peux ! Et que plus jamais Dieu ne m’assiste si je ne te vois crier pitié !
— Palamède, dit Tristan, tes paroles sont dignes à présent. Mais je crois que si tu étais dans l’action, tu parlerais autrement avant que le premier assaut cesse.
— Tristan, fait Palamède, je suis prêt à déterminer un jour, si tu veux m’affronter. Et sache bien que j’y viendrai sans faute. Le veux-tu ?
— Oui, approuve Tristan. Cela me plaît bien.
— Que ce soit dans quinze jours, propose Palamède.
— Palamède, fait Tristan, je m’accorde à ce jour. Qu’il en soit ainsi puisque tu l’as proposé. »

Les deux chevaliers se préparent ardemment. Mais trois jours avant que la bataille ait lieu, Tristan alla chasser en forêt. Et il advint qu’un archer, qui était avec lui, crut frapper la bête. Elle sauta de peur. Il manqua la bête et atteint Tristan à la cuisse puis tua le cheval que Tristan montait du même coup. Jamais un coup reçu ne l’angoissa autant.

La veille de la bataille, il souffre tant qu’il enrage de courroux et de colère.

« Hélas ! se lamente-t-il. Comme je suis mort ! Dieu, comme je suis malchanceux ! Quand Palamède viendra demain et ne le trouvera pas prêt à combattre ainsi que je le lui ai promis, il me considèrera comme un menteur et un couard et dira partout que j’ai manqué à ma promesse par lâcheté et couardise. Il dira désormais à tous qu’il m’a vaincu. Il aura l’honneur et moi une grande honte. »

Avant un mois, Tristan fut guéri et soigné de sa blessure et n’en souffre plus. Une fois guéri au point de pouvoir désormais porter les armes en toute sécurité, il se fait équiper, monte sur un cheval rapide et chevauche seul à travers les plaines et les forêts. Il cherche partout Palamède. S’il pouvait le trouver, il ne le quitterait pas sans combat. Chaque fois qu’il entend parler d’une aventure merveilleusement étrange au royaume de Logre, il part faire ses preuves. Et il vient à bout de toute affaire singulière. Il est si preux, si fort et si puissant que partout où il y a un prix de chevalerie, il l’emporte. Tristan œuvre tant cet été que l’on parle plus de lui que de tout autre chevalier aux royaumes de Logre, de Gaune et en tous les lieux où séjournent les chevaliers errants en ce temps-là.

Lettre de Tristan à Lancelot

Je suis heureux, joyeux et gai.
De ma dame et du monde, je suis aimé.
En joie je vis. Vous qui n’osiez
Parler de Tristan et tous vous taisiez.

Je fus pauvre, me voilà riche.
L’Amour ne m’est pas chiche.
Le roi Marc tient dans sa main le piège
Comme celui qui envers Amour fait sacrilège.

Si je souffris mal et douleur,
Colère, malédiction, froid et chaleur,
Je suis assis sur le siège de valeur.
Les mauvais changent de couleur.

Générique

Musique originale : Nicolas Sarris et Nathalie Vinot
Enregistrement et mixage : Bao Falco
Réalisation et montage : Martin Delafosse (wave.audio)
Avec : Nathalie Vinot (narration et chant) et Nicolas Sarris (chant et piano)
Adaptation : Cécile Troussel
Réalisé avec le studio wave.audio
Série réalisée avec le soutien de la région Occitanie Pyrénées-Méditerranée et de l'État – Préfet de la région Occitanie
Tristan, tome 3, La Joyeuse Garde, est publié aux éditions Anacharsis. Traduction du moyen français par Isabelle Degage depuis le manuscrit 2537 daté du XVe siècle et conservé à la bibliothèque de Vienne.