Vous allez lire ce qui a rendu fou Don Quichotte

Préface au tome 2, par Sophie Divry
Chevaliers errants, clairières magiques, lacs mystérieux, demoiselles en pleurs près de fontaines claires, forêts profondes, tournois grandioses, joutes sanglantes, peines d’amour, chevaux puissants et châteaux forts… C’est à la fois un mythe, un conte, une série et un imaginaire. C’est l’histoire du chevalier et de sa dame, de Tristan et Iseult, de Lancelot et Guenièvre, les deux amoureux contrariés portant avec eux la mythologie de la chevalerie médiévale telle qu’elle demeure dans notre imaginaire depuis l’enfance. C’est un conte, qu’on lit ou qu’on écoute, avec ses combats, ses héros et ses tournois, plein de ce suspense qui nous fait galoper avec Tristan pour savoir quand il trouvera gloire, vengeance, amour. C’est une série, avec ses petits épisodes et ses grandes tensions, ses personnages multiples, son teasing habile, ses beaux héros et ses affreux méchants. Et le tout venant d’un manuscrit du XVe siècle.

Oublié l’exemplaire grisâtre du même récit, dont l’édition semblait perler d’une tapisserie poussiéreuse et dont la traduction pleine de mots compliqués était engloutie par une marée de notes spécialisées. Le pari des éditions Anacharsis est de donner le texte ici en français courant, sans obstacle, et se lisant « comme un roman ». De nous le donner sans explication, sans contexte, sans érudition intempestive, et de parier que ce grand récit oral d’avant l’imprimerie nous emportera toujours six siècles plus tard, chacun le lisant dans le silence de la lecture individualisée. Pour nous, les châteaux forts, ce sont des ruines à visiter le dimanche. Pour les héros et héroïnes de Tristan, le château fort, c’est le quotidien. Alors, que va-t-il se passer quand nous allons ouvrir ces pages et être projetés dans une fiction élaborée dans un temps si lointain ?

L’écrivain Jacques Roubaud, poète, romancier, dit : « Le but d’un roman est de susciter la lecture. Rien d’autre ; pas d’exprimer l’être intime de son auteur découpé et répandu entre plusieurs personnages ; pas (sinon comme effet secondaire, dérivé, ancillaire) d’éclairer intellectuellement, moralement, politiquement, x-ment, le lecteur. Rien de tout cela. Seulement d’être lu. Et quand le roman est fini, c’est fini ; le récit a été dévoré. »

Toute la question est là. Tristan, conte, série, mythe, sera-t-il un roman pour aujourd’hui ? Eh bien, je vous mets au défi de ne pas devenir fous en lisant ce livre, en tournant les pages, et de ne pas lire cette fiction avec un plaisir parfait de lecture. Parce que la puissance de l’imaginaire de la chevalerie est envoûtante, nous sommes ici ensorcelés. Au fond, avions-nous jamais perdu ce goût de la liberté, donc du cheval, ce plaisir de la joute et ce désir d’aventure ? Sans même parler de l’épée de Luke Skywalker, c’est Brad Pitt encore dans Ad Astra qui traverse les anneaux de Neptune avec un écu fait d’un panneau solaire. Nous ne sommes jamais sortis de la forêt.

Cependant, posons nos tablettes, arrêtons les textos et soyons réalistes : afin que le philtre passe au mieux, et que vous ne soyez pas désarçonnés dès les premières pages, il faut donner quelques clefs.

Comment se dire bonjour

Tristan aime Iseult. Celle-ci est mariée au roi Marc de Cornouaille qui est méchant, et qui habite à Tintaïol. Lancelot aime Guenièvre, qui est mariée à Arthur, qui est gentil et dont la cour est à Kamaaloth. Tristan est devenu fou à la fin du premier tome. Quand le tome 2 commence, pas de Tristan. Nous chevauchons avec Lancelot. C’est un noble chevalier, si merveilleux qu’il fait partie de la Table Ronde. Mais on peut très bien être un chevalier errant sans faire partie des happy few de la Table Ronde. L’important est d’avoir du courage et de tenir parole.

Pour ceux qui n’ont pas lu le tome 1, les aventures de Lancelot paraissent d’abord obscures. C’est qu’il faut savoir une chose. Les chevaliers du royaume de Logre ont une règle simple en ce qui concerne la politesse. La coutume des chevaliers errants voulait que s’ils ne se connaissaient pas, ils se provoquassent en duel dès leur rencontre. En somme, ils se battent pour se dire bonjour. D’où une série d’actes littéraires et narratifs qui se déroulent à peu près ainsi :

Scène 1 : Le chevalier avance dans la forêt.
Scène 2 : Il rencontre un autre chevalier.
Scène 3 : Ils se défient et joutent.

Les deux chevaliers enfilent alors sur leur tête leur heaume, réajustent leur haubert sur leur corps, se protègent en suspendant autour du cou leur écu sorti de sa housse (ce détail a son importance), saisissent leur lance d’une main et de l’autre les rênes et s’élancent au galop l’un contre l’autre. Les lances, systématiquement, volent en éclats. Face à ces coups si merveilleux, si terribles, l’un des deux chevaliers vide les arçons et tombe très cruellement de son cheval. Le perdant ne sait plus s’il fait jour ou s’il fait nuit. Le destrier peut passer sur le corps du chevalier tombé, mais en général le palefroi part dans la forêt. Le vaincu perd beaucoup de sang mais, par bonheur, la blessure n’est pas grave. Une fois à terre, ils peuvent aussi continuer à se battre avec leurs épées, en se donnant des coups sur le heaume jusqu’à le transpercer et que coule le sang vermeil. Cela n’est pas une plaisanterie. Il arrive qu’on meure de se saluer.

Scène 4 : Le chevalier révèle ou pas son nom à l’autre (le nom est en soi une arme de pacification ou d’escalade guerrière).
Scène 5 : Les chevaliers repartent dans la forêt, ensemble ou séparément.

Les joutes au début vous paraîtront toutes pareilles. Mais vous apprendrez à sentir les différences et à espérer qu’il en survienne une, tant elles contiennent mille variations. De fait, elles ont plusieurs fonctions : salutations, vengeance, évolution des hiérarchies chevaleresques, protection des dames, rigolades entre virils concurrents, etc.

Ici, on aime la baston, on la cherche. Le climax de ce tome 2 est sans nul doute le tournoi du Château des Pucelles. À savoir qu’à la différence de la joute classique, le tournoi permet, une fois l’un des deux chevaliers à terre, que les centaines de combattants de deux camps se ruent les uns sur les autres dans une mêlée frontale assez désordonnée. Vous pouviez voir des coups prodigieux et des heaumes résonner et retentir, des écus taillés en pièces et endommagés, des hauberts rompus et déchirés.

Des personnages faits pour l’aventure

Que de bruit, que de fureur. Ils se battent sans cesse et on serait bien en peine de s’accrocher ici à un fil narratif unique, il n’y a pas de tronçonneuse qui taillerait dans la forêt une ligne claire. Les chemins s’éparpillent, la verdure s’étoffe. La forêt du XVe siècle n’est pas arraisonnée, les arbres ne poussent pas droit et les routes ne sont pas bétonnées par les dix-règles-du-bon-scénario. Ce qui nous est proposé, en plus de savoir comment Tristan sera fait chevalier de la Table Ronde, ce sont les aventures que rencontre chacun des chevaliers dans la touffeur du récit.

Par exemple, la remontada de Tristan. Le lecteur le retrouve en Cornouaille, nu, hurlant et criant, sautant et courant telle une bête furieuse, houspillé et nourri par des bergers. Le conteur n’a pas peur des excès et va jusqu’à lui faire manger de la viande crue [épisode 1, saison 2 : la folie]. Mais Tristan n’a pas perdu son coup d’épée, ce qui le fera reconnaître. Il sera banni [épisode 2, saison 2 : l'exil] : un bateau, et le voilà au royaume de Logre. Il veut s’y faire un nom. Le tournoi des Pucelles approche. C’est pour Tristan la parfaite occasion de montrer sa vaillance afin que sa réputation parvienne aux oreilles de sa dame Iseult. Il s’y montrera si fort que tous les chevaliers de la Table Ronde partiront ensuite à sa recherche [épisode 4, saison 2 : le tournoi].

Nous avons ici une quinzaine de héros, de Keux le Sénéchal à Palamède le Païen, de Gahériet à Lancelot du Lac, d’Ivain aux Blanches Mains à Perside le Blond, dont le seul but est de courir l’aventure. C’est la raison même de la chevalerie : multiplier les exploits. Il suffit de rencontrer une demoiselle en danger ou un château trop bien gardé pour que le récit se charge d’un épisode supplémentaire. Pas besoin d’inventer une mini-quête personnelle ou une motivation existentielle profonde : ces personnages sont conçus pour l’aventure. Le récit est saturé de hauts faits, de hauts sentiments, d’improbables aventures, toujours réalisées avec excès, avec passion. Ici, on va jusqu’à mourir d’amour.

Cependant, à force de vaillance du beau et grand ­Tristan, on commence à se dire que le-meilleur-­chevalier-du-monde est tout de même un peu monotone. C’est là que la finesse du conteur intervient et qu’une psycho­logie, que l’on croit d’abord absente du fracas des armes, s’infiltre.

Voyez Dinadan. Chevalier ordinaire, admirateur comme nous de Tristan, il va tout d’abord gagner sa compagnie avec joie. Mais on le voit se décomposer au fur et à mesure qu’il côtoie ce sur-chevalier [épisode 3, saison 2 : le piège]. Dinadan paraît alors une possible projection du lecteur, un type ordinaire embarqué auprès d’un chevalier à la force inépuisable, et qui ne demande qu’à reprendre une vie de chevalier errant normal. C’est sans doute un des épisodes les plus drôles du tome que de voir Dinadan passer la plus mauvaise journée de sa vie et devoir jouter encore et encore à cause de Tristan alors qu’il tombe de fatigue. C’est que Tristan veut que tout le monde se mette à son rythme. Votre compagnie me nuit, dit Dinadan. J’en mourrais certainement si je vous accompagnais longtemps. Le pauvre Dinadan est blessé mais Tristan lance égoïstement un Vous êtes en bonne santé. Et le traite de lâche. Alors Dinadan réplique : Ainsi en va-t-il de par ce monde. Le riche ne croit pas le pauvre. Le bien portant ne croit pas le malade. Et le rassasié ne croit pas l’affamé qui meurt de faim. Voilà une petite tirade bien étonnante si le conteur ne voulait que dessiner un héros d’un seul bloc.

Surgissent aussi la jalousie, la rancœur, l’impuissance, la colère… L’antagonisme entre les deux excellents chevaliers Palamède et Tristan est travaillé au fil du conte, jusqu’à ce qu’on finisse par en vouloir à Tristan d’humilier systématiquement ce pauvre Palamède. Et que dire de Lancelot, qui ne dit pas tout ce qu’il sait à ses amis, et plus tard cherche à se dissimuler au sujet de Guenièvre ? Et puis, nous avons des personnages méchants. Carrément mauvais sont Morgane et le roi Marc de Cornouaille. Morgane, la sœur du roi Arthur, a le cœur plein de haine. Chaque fois qu’un chevalier s’arrête dans son château, le lecteur est sûr que quelque chose de terrible va se tramer. Devant Dieu, quel qu’il soit, je le ferai mourir d’une mort cruelle avant qu’il s’échappe de mes mains.

Le roi Marc est l’anti-roi Arthur. On part chez lui en Cornouaille après le tournoi du Château des Pucelles pour montrer, par contraste, la bravoure des chevaliers du royaume de Logre (dans ce derby, c’est toujours Logre qui gagne). Marc tend des pièges, il est d’une grande fourberie, il a le cœur faux. Il est souvent accablé, épouvanté, mais plus souvent encore, il agit d’une manière et pense d’une autre. Voilà la plus grande des fautes : être déloyal, être un félon. Grâce à ce méchant Marc, nous aurons cependant ce magnifique épisode du Lac Aventureux. Voilà un épisode, pour reprendre les mots de Roubaud, qui se dévore tout cru.

Plus intéressante encore, une figure du mal passe dans le conte comme une ombre insaisissable : voici Bréhus sans Pitié. Ce véloce chevalier est un kidnappeur, violeur et tueur de demoiselles. Ce féminicide-à-lui-tout-seul parvient toujours à échapper à la justice du chevalier errant venu tardivement protéger la pauvre demoiselle. Bréhus reste donc dans le roman, comme une menace, apportant à la forêt une touche sombre qui lui sied très bien.

À travers ces personnages du côté obscur, on comprend mieux la chevalerie telle qu’elle se dépeint dans le conte : certes les chevaliers errants recherchent l’aventure, certes ils font maints prodiges et c’est merveille, mais si cela répond à leur besoin de castagne, cela s’inscrit aussi dans une sorte de compétition morale. Le but étant de se montrer brave, de défendre les faibles contre les forts et de faire respecter la loyauté où qu’ils aillent. C’est une morale assez autonome, capable de plier devant le besoin de divertissement… À noter que la figure de la religion est encore ici extrêmement discrète. Dieu est évoqué, mais pas l’Église, ni aucun clerc, aucun dogme, à peine une messe par-ci par-là. Et si une joute trop sanglante s’achève sur un meurtre, comme cela arrive régulièrement, cela est très contrariant, cela peine terriblement, mais le bonheur du récit prime sur un certain « Tu ne tueras point ». Tant mieux pour nous, car quand il y a mort, il y a vengeance, et des épisodes à suivre.

Chevaliers partout, écuyers nulle part

En ce domaine, Morgane a ma préférence, elle permet régulièrement au récit de se relancer. Quand ses gens reviennent lui dire que Tristan a occis ses trente soldats envoyés pour tuer Lancelot, elle soupire et lance : Hélas, quelle mauvaise journée ! Elle se sert des seules armes laissées aux femmes : la manipulation, la médisance, le piège. Elle pleure abondamment son bel ami tué par Tristan, et vite elle prépare la vengeance qui se dépliera dans les tomes suivants [épisode 5, saison 2 : Morgane]. Hormis Morgane, les dames sont un peu ennuyeuses ; elles se retrouvent trop souvent à attendre dans leurs appartements des nouvelles des hommes chevauchants. Certes, l’adultère n’est pas vraiment réprouvé, mais on n’est pas dans le tome le plus romantique. Pour cela, voir le tome 1er, Le Philtre.

Encore dames et demoiselles n’ont pas trop à se plaindre par rapport aux écuyers. Ceux-ci sont à peine visibles, presque muets, ils sont réduits à des seconds rôles de type hallebardiers de fond de scène. Même Gouvernal, le seul dont on connaît le nom pour être au service de Tristan, n’aura pas droit à une seule véritable conversation avec son maître dans un tome où pourtant les dialogues ne manquent pas. Les écuyers sont réduits au silence. Ils sont logisticiens, accompagnateurs, porteurs de lance et pourtant street medics. Mais la manière dont ils sont traités est bien le signe que toute cette histoire est une histoire de nantis. C’est le Paris Match médiéval, et non le Zola des châteaux forts. Ce sont les contes des hauts faits de la haute noblesse qui font se pâmer de frissons serfs et paysans. Voilà les premiers signes, comme dirait Pierre Bergounioux, que les conteurs et écrivains ont toujours été du côté du pouvoir, c’est « la faute originelle, le péché scriptural ». Le repas est servi, le chevalier est armé, les tentes sont dressées… Par qui ? Comment ? Avec quelle sueur ? Pour quels salaires ? On n’en saura rien. Il faudra encore attendre une paire de siècles pour voir des Sganarelle, des Sancho Panza prendre de l’importance.

De toute manière, la seule question qui vaille est : Dévorez-vous Tristan ? À la centième page, rêvez-vous de chevaux ? À la deux-centième, est-ce que l’envie de galoper vous prend ? Au bout de trois cents pages, n’avez-vous pas fait un écu personnel dans un bout de carton ? Au bout de quatre cents, porté un coup de lance à votre voisin ? Êtes-vous encore là après la page cinq cent ou êtes-vous parti monter votre tente dans une clairière ? Qui dévore qui ? Dévorons-nous le roman, ou est-ce lui qui nous dévore l’imagination ?

Le pouvoir de ce roman est lié au narrateur-conteur. Celui-ci s’y connaît pour tenir en haleine son lecteur. Il fait des prolepses, un peu comme des teasings, en disant que Lancelot va finir par combattre Tristan, mais tout cela nous vous le relaterons plus tard dans notre livre. On a une accélération soudaine, avant de revenir à la narration présente. D’autres fois le conteur, saturé par les aventures de ces personnages incontrôlables, refuse net de raconter. Il rappelle que le lecteur peut trouver les détails d’autres épisodes en consultant les DVD des saisons précédentes. Que celui qui voudra les connaître prenne le livre de Lancelot car il en parle clairement. Je ne veux pas vous les raconter dans mon livre car elles sont expliquées ailleurs.

Le conteur introduit régulièrement de nouveaux personnages. Cela renouvelle la série, cela permet que chacun s’entiche de l’un ou de l’autre, et cela enfin évite de s’attarder sur quelques incohérences de plus en plus visibles (par exemple, cette incroyable aptitude qu’ont les chevaliers à ne pas se reconnaître alors qu’ils se sont déjà côtoyés dans le passé). Voyez par exemple, en fin de ce tome, l’introduction habile de Lamorat de Galles. Est-il ce chevalier qui fait tomber Tristan de cheval ? Personne ne sait. Le suspense est parfaitement installé.

J’aime particulièrement cette manière qu’a le narrateur de changer de sujet explicitement. Mais à présent, le conte cesse de parler de Tristan et revient à Lancelot pour relater comment… Ce genre de phrase, en variant les termes, est presque systématique à la fin des épisodes. C’est que la forêt est profonde. Les chevaliers vont devoir se séparer à un carrefour. Que fait le récit ? Le narrateur ne choisit pas entre les deux voies. Il raconte ce qu’il se passe pour le chevalier parti à gauche et, plusieurs pages plus tard, revient et raconte ce qu’a fait le chevalier parti à droite. Voilà une bonne leçon de narratologie.

La forêt est le roman

Il arrive un moment où, dans la même forêt, nous avons Tristan, exilé de Cornouaille, chevauchant avec Dinadan. Nous avons Lancelot à qui Morgane a tendu un piège. Nous avons une demoiselle envoyée par Iseult pour parler à Tristan. Nous avons Bréhus qui rôde. Nous avons encore plusieurs groupes, amis et ennemis. Le conteur passe d’un groupe à l’autre. Cette immense forêt de chevaliers, de sortilèges et de combats, c’est le récit par excellence. Nous voudrions ne jamais en sortir. Le plaisir qu’on trouve à lire les aventures de ces chevaliers, c’est celui de la fiction : enfin sortir de notre monde, de notre peau. Peu importe ce que nous pouvons comprendre du Moyen Âge, en lisant Tristan aujourd’hui, nous sommes chevaliers. Nous le sommes à nouveau, nous le sommes malgré tout, nous le sommes enfin. La puissance d’ensorcellement de la forêt ne nous quitte pas tant que nous tenons le livre. Et dans notre monde hyper-technicisé, où les forêts ont été découpées en cadastres et les marais asséchés, où le cheval ne sert plus que d’agrément aux touristes, et où aucun nom ne fait plus mystère, lire ce tome 2, c’est accéder à une autre réalité, à un espace de liberté, c’est connaître enfin cet état de conscience modifiée, c’est-à-dire l’enchantement réalisé de chaque lecture personnelle et silencieuse.

Quel plaisir, et quelle leçon. On pourrait dire en atelier d’écriture : Si tu veux faire un roman, prends un chevalier ; mets-le dans la forêt et regarde ce qui se passe : il y a des chances que les trois quarts du travail soient faits.

Dévorez cette histoire. Promenez-vous dans la forêt. Je vous mets au défi de ne pas vouloir que cela continue sans cesse, de ne pas vouloir redevenir petit enfant, au défi de ne pas devenir fous.

En attendant le troisième tome, on réclame des moulins.