Épisode 5 : Morgane

L’aventure conduit Tristan devant une riche et belle demeure qui appartenait à Morgane, la sœur du roi Arthur. Espérant qu’il s’agisse d’un chevalier de la lignée de Lancelot, ou de Lancelot lui-même, elle l’accueille pour la nuit.

Une fois vêtu, apprêté et après avoir observé la chambre et les fresques, Tristan va jusqu’à la porte de la chambre pour sortir mais la trouve fermée. Il appelle et dit :

« Ouvrez ! »

Morgane vient alors à une fenêtre de fer par laquelle on pouvait bien voir ce qui se passait ici.

« Vous ne pourrez pas sortir d’ici, fait Morgane. Sachez bien que vous êtes dans ma prison. Vous ne pouvez vous en échapper avant que je connaisse votre nom.
— Dame, dit messire Tristan, puisqu’il vous plaît que je reste dans votre prison, j’y resterai. Mais soyez certaine que je ne vous révélerai pas mon nom volontiers.
— Il m’importe peu, fait Morgane, que vous me le disiez de votre plein gré ou contre votre volonté. Mais il faut que je le sache. »

En entendant ces paroles, messire Tristan ressent une grande crainte à cause du tort qu’il lui avait fait, il n’y encore guère de temps.

« Je vous promets loyalement, fait Morgane, qu’après m’avoir appris votre nom, je vous délivrerai aussitôt.
— Dame, fait messire Tristan, je vous le dirai donc. Apprenez que je m’appelle Tristan. »

En entendant cette nouvelle, Morgane est particulièrement furieuse de lui avoir fait cette promesse.

Tristan lui dit :
« Dame, à présent, je partirais volontiers si vous acceptiez car bien des affaires m’attendent ailleurs. Et je suis libéré de votre prison si vous honorez votre promesse.
— Certes, fait-elle, je tiendrai parole. Je ne vous trahirai pas. »

Une fois prêt et monté, messire Tristan prend congé. L’ami de Morgane le voit s’en aller ; il ne croit pas que c’est messire Tristan, le bon chevalier.

« Certes, dit-il, je prétends qu’il est vraiment lâche car j’ai tant appris sur sa personne que je sais avec certitude qu’il vient de Cornouaille. C’est pour ça que je dis qu’il ne peut être que couard. Au nom de Dieu, dame ! s’emporte-t-il. Je vous le ferai savoir en l’affrontant à l’instant. »

Il s’en va alors à toute allure après monseigneur Tristan sans plus tarder. Et quand il s’approche de lui, le chevalier lui crie de toute sa voix :
« Sire chevalier, gardez-vous de moi ! Vous devez jouter ! »

Ainsi les deux chevaliers se ruent-ils l’un sur l’autre, aussi bruyants que la foudre. Le chevalier brise sa lance sur monseigneur Tristan sans lui faire d’autre mal. Il ne le soulève pas non plus de la selle car messire Tristan était bellement et richement équipé. Et messire Tristan, qui ne l’épargne pas, le frappe si douloureusement que ni l’écu, ni le haubert ne l’empêchent de lui enfoncer le fer de la lance dans la poitrine, si bien qu’il le transperce de part en part. Il le frappe bien. Il le porte du cheval à terre tout à l’envers. Et lorsque messire Tristan retire sa lance, le chevalier se pâme, oppressé par l’angoisse de la mort. Après avoir achevé sa course, messire Tristan se retourne et se tient prêt au cas où le chevalier aurait le désir de combattre. Et quand il est venu jusqu’à lui, il voit à présent la terre autour de lui couverte d’un sang rouge et chaud qui s’échappait de son corps.

Que vous dire ?

Grandes sont les lamentations, les pleurs et les plaintes de Morgane pour son ami. Elle se désole tant que tous la croient folle et insensée. Elle fait mettre le corps dans l’une de ses chapelles et dans une tombe belle et somptueuse. Puis elle fit graver des inscriptions sur la tombe même qui disaient :
« Tristan, qui occis Huneson, lequel git ci-dessous, sache bien que sa mort ne fut pas aussi cruelle que sera la tienne. Car tu mourras d’une double mort dans la grande angoisse et un profond martyre. Tu désireras ardemment la mort avant de la recevoir. Et je te dirai encore une autre chose et je veux que tu la tiennes pour vraie. Tu ne mourras pas avant de périr de cette lance dont tu l’occis. Sache-le. »

Le lai d'Iseult

L’Amour qui prend une mauvaise voie
Est fort pauvre et connaît l’émoi.
Qui met sa peine et son service
Dans le lieu même qu’il vise,

Quand nul bien ne peut venir,
Bien se fatigue à se honnir.

L’oiseau commet grande folie
Qui encontre l’aigle s’allie
Car une mauvaise alliance il fait.
L’aigle à mort le met.

Générique

Enregistrement, montage, mixage et design sonore : Xavier Collet - printemps-été 2020
Musique originale : Nicolas Sarris et Xavier Collet
Avec : Nathalie Vinot (narration et chant), Nicolas Sarris (chant et piano) et Xavier Collet (synthétiseur modulaire)
Adaptation : Cécile Troussel

Série réalisée avec le soutien de la région Occitanie Pyrénées-Méditerranée et de l'État – Préfet de la région Occitanie
Tristan, tome 2, La Table Ronde, est publié aux éditions Anacharsis. Traduction du moyen français par Isabelle Degage depuis le manuscrit 2537 daté du XVe siècle et conservé à la bibliothèque de Vienne.