Épisode 5 : précieux et ridicules

Le conte dit que monseigneur Tristan songea longtemps aux paroles de Palamède et de Bréhus sans Pitié. Et tandis qu’il sonnait le cor pour réunir ses chiens, voici venir vers lui un chevalier armé de toutes pièces qui chevauchait à travers la forêt pour trouver aventures et chevaleries comme le faisaient tous les jours les chevaliers errants.

Si on me demandait qui il était, je répondrais que c’était Dinadan qui cherchait monseigneur Tristan à travers le royaume de Logre. Quand il vit Tristan, il ne le reconnut ni à ses armes ni à sa monture car Passebruel, son cheval, était mort depuis longtemps. Cependant, Dinadan savait bien qu’il avait quitté le royaume de Cornouaille pour se rendre au royaume de Logre tout récemment. Dinadan s’approcha et demanda :

« Seigneur, qui êtes-vous ?
— Je suis, répondit messire Tristan, un chevalier errant. Et vous qui me posez cette question, qui êtes-vous ?
— Je suis, fait Dinadan, un chevalier qui cherche et qui trouve toujours. C’est pourquoi je ne cesse de chercher. Je cherche et je trouverai. Mais si vous n’avez pas plus de sens que ce chevalier que je rencontrai il n’y a guère de temps, vous ne pourrez que mal me comprendre.
— Et qui est ce chevalier que vous considérez si fou ?
— Je ne sais qui il est, répond Dinadan, mais c’est sans doute le chevalier le plus fou et le plus sot que j’ai jamais trouvé. Il veillait, il songeait, et je ne pus le sortir de son rêve. Sachez vraiment qu’il se plaignait fort de l’Amour. Si Amour ravit la raison, je dis que ce n’est pas de l’Amour. C’est de la rage. Je ne vis qu’une fois un chevalier plus affolé que lui par l’Amour. Et c’était le bon Tristan, le neveu du roi Marc de Cornouaille, qui fut plus vilement déshonoré que nécessaire. Car il perdit tout son sens et la mémoire puis il s’enfuit à travers la Cornouaille, nu et misérable, enragé et forcené. (Voir épisode 1, saison 2 : la folie)
— Chevalier, réplique monseigneur Tristan, sachez que l’Amour est de si grande valeur qu’il donne force et hardiesse à tous ceux qui lui donnent leurs cœurs. Il ne logera jamais dans le cœur d’un chevalier lâche.
— Chevalier, fait Dinadan, si vous n’aimiez pas d’amour, vous ne m’auriez jamais répondu ainsi. Notre duo n’est pas bien accordée car nous chantons diverses notes et pinçons diverses cordes. Restez avec l’Amour tant qu’il vous plaît, mon cœur pense à autre chose. J’ai entrepris une autre quête, celle du meilleur chevalier du monde que je cherche depuis peu, le bon chevalier Tristan. »

En entendant ces paroles, monseigneur Tristan répond :

« Chevalier, qui êtes-vous, vous qui cherchez monseigneur Tristan ?
— On m’appelle Dinadan, répond-il. Je ne sais si vous avez déjà entendu parler de moi.
— J’ai entendu parler de vous plusieurs fois, fait messire Tristan.
— Dites-moi, demande Dinadan, qui êtes-vous ?
— Je suis, répond monseigneur Tristan, un chevalier. Je vous l’ai déjà dit. Et sachez que vous ne pouvez rien apprendre de plus sur moi.
— Comment, chevalier ! s’indigne Dinadan. Je vous donne mon nom dès que vous le demandez et vous ne voulez pas me dire le vôtre ! Certes, vous m’avez répondu avec grand orgueil. Il est nécessaire que je le sache avant que vous ne me quittiez ! »

Messire Tristan, qui est merveilleusement heureux d’avoir trouvé Dinadan car il lui voulait très grand bien, lui répond en riant :

« Comment ! Vous voulez me brutaliser pour savoir mon nom ! »

Tandis que monseigneur Tristan et Dinadan conversaient ainsi, ils regardent devant eux et voient venir un chevalier en arme qui portait un écu vermeil. L’écu était décoré de deux bandes d’azur de travers comme Dinadan l’avait déjà décrit. Quand monseigneur Tristan le voit venir vers eux, il sait aussitôt que c’est le chevalier dont ils avaient parlé. Il le montre à Dinadan et lui dit :

« Sire Dinadan, sire Dinadan, vous pouvez jouter si vous le voulez. Voici venir le chevalier dont vous vous moquiez tant parce qu’il est amoureux. Allez faire vos preuves contre lui le temps d’une seule joute. Vous verrez quels chevaliers valent mieux : ceux qui aiment d’amour ou ceux qui n’aiment pas.
— Certes, fait Dinadan, je suivrai votre requête pour causer honte et déshonneur aux vrais chevaliers couards qui se font apprécier plus qu’ils ne le méritent au nom de l’Amour. »

Dinadan, rendu enragé et furieux par les paroles que monseigneur Tristan lui avait dites, s’avance vers le chevalier à l’écu vermeil et lui crie de toute sa voix :

« Chevalier ! Vous devez jouter contre moi ! Défendez-vous si vous le pouvez ! »

En entendant Dinadan, le chevalier éperonne sa monture lancée au galop, se précipite sur Dinadan et le frappe si bien dans son élan qu’il lui fait vider les arçons et le porte à terre.

Monseigneur Tristan va alors trouver Dinadan pour le railler :

« Comment se fait-il que vous ayez chuté si vite ? Je vous vis tomber si rapidement que je ne croyais pas que vous eussiez attendu le coup du chevalier.
— Chevalier, fait Dinadan, que Dieu me protège de compagnons tels que vous. Vous irez où bon vous semble et je partirai ailleurs. La prochaine fois, je serai plus sage. Je me garderai d’approcher des fous.
— Dinadan, propose messire Tristan, voyez la Joyeuse Garde où je vous ferais honneur si vous vouliez me suivre.
— Beau sire, réplique Dinadan, il ne pourrait y avoir d’honneur car l’honneur ne peut advenir dans un lieu où vous vous trouvez. »

Messire Tristan sourit aux paroles de Dinadan. Il ressent une grande joie. Et afin de voir s’il pourra en dire plus, il ajoute :

« Sire chevalier, vous dites des ignominies. Si vous voulez venir avec moi, je vous donnerai des nouvelles de celui que vous cherchez, de monseigneur Tristan.
— Je ne voudrais pas apprendre par vous des nouvelles de lui, fait Dinadan, car il me semble bien que monseigneur Tristan vaudrait moins. Et puisque vous en avez parlé, il ne vaut pas mieux. Pour l’amour de Dieu, allez-vous en d’ici car votre seule vue me contrarie trop. »

Lai d’amour de Palamède à Iseult

Folie n’est pas vaillance.
À suivre ce que dicte la démence,
Je ne peux voir aucun bienfait.
Chaque homme doit être avisé

Quand il commence pour savoir à quelle fin
Son œuvre finira à la fin.
S’il voit que mal peut lui venir,
Il se doit de tel fait s’abstenir

Et faire tout ce qui lui est honorable.
On dit de lui qu’il est sage et raisonnable.
Qui aime et sait qu’il n’est pas aimé
Devrait bien être fou proclamé.

Générique

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Musique originale : Nicolas Sarris et Nathalie Vinot
Enregistrement et mixage : Bao Falco
Réalisation et montage : Martin Delafosse (wave.audio)
Avec : Nathalie Vinot (narration et chant) et Nicolas Sarris (chant et piano)
Adaptation : Cécile Troussel
Réalisé avec le studio wave.audio
Série réalisée avec le soutien de la région Occitanie Pyrénées-Méditerranée et de l'État – Préfet de la région Occitanie
Tristan, tome 3, La Joyeuse Garde, est publié aux éditions Anacharsis. Traduction du moyen français par Isabelle Degage depuis le manuscrit 2537 daté du XVe siècle et conservé à la bibliothèque de Vienne.