Épisode 1 : Tartuffe

Selon le conte, les hauts faits que monseigneur Tristan accomplit à travers le royaume de Logre commencèrent à être relatés au royaume de Cornouaille. Le roi Marc pense bien que messire Tristan ne tardera pas à revenir pour le déchoir de tout et pour lui ravir la belle Iseult. Et apprenez que le conte témoigne clairement que la plus grande audace de toute la vie du roi Marc fut de venir de Cornouaille au royaume de Logre pour tuer le meilleur chevalier du monde. Pourtant ce fait ne fut pas de l’audace. Ce fut folie et rage.

Le roi Marc quitta la Cornouaille le plus secrètement et le plus discrètement qu’il put. La traversée effectuée jusqu’au royaume de Logre, il demanda dans le premier logis où il fut hébergé comment trouver le roi Arthur au plus tôt, même si l’obligation qu’il a de se rendre à sa cour le met le plus mal à l’aise. S’il est reconnu, il pense bien qu’il ne pourra pas sortir sans mauvais discours. Car messire Tristan aura de toutes les manières l’appui de la cour et des chevaliers de la Table Ronde, qu’il ait raison ou tort. Cette affaire plongea le roi dans une grande crainte et une grande peur.

Une nuit, Dinadan apprend que le roi Marc est hébergé dans le château où il séjourne et lui propose de lui tenir compagnie jusqu’à Kaameloth, la cour du roi Arthur. Il a un grand désir de causer au roi Marc la plus grande honte et le plus grand déshonneur qu’il peut.

Quand Dinadan retourne auprès de ses compagnons, il leur rapporte l’entière conversation. Daguenet, le fou du roi Arthur, entend qu’ils parlaient des chevaliers de Cornouaille. Il s’avance aussitôt, fort heureux et joyeux, la tête levée avec ostentation, et dit :

« Où sont les chevaliers de Cornouaille ? Laissez-les venir entre mes mains. Je ne vous demande rien d’autre.
— Messire Daguenet, fait messire Ivain, souhaitez-vous donc jouter contre les chevaliers de Cornouaille ?
— Oui, sire, devant Dieu ; répond Daguenet. Je veux que nul d’entre vous n’intervienne. Laissez-les moi car j’en viendrai fort bien à bout. »

Après s’être longtemps divertis et avoir parlé de plusieurs aventures, ils vont se coucher car les lits étaient faits et dorment jusqu’au lever du jour. Tôt le lendemain matin, ils quittent le château, se distraient et chevauchent au pas car ils attendent toujours que le roi Marc les rattrape.
Le roi Marc quitte les lieux et se met en route avec Dinadan et leurs écuyers. Ils chevauchent à vive allure tout le matin et arrivent devant une forêt appelée la forêt étrange car elle était grande, merveilleuse et impraticable à cheval. Elle était assez dangereuse. Celui qui cherchait des aventures et des prodiges en trouvait souvent.

Après avoir pénétré dans la forêt, ils ne chevauchent guère avant de trouver une petite prairie magnifique et agréable. Les chevaliers dont je vous ai parlé étaient arrêtés près d’un petit amas rocheux et s’étaient mis d’accord pour attendre le chevalier de Cornouaille et voir comment messire Daguenet pourrait s’en sortir face à lui. Le roi Marc les aperçoit d’assez loin et demande à Dinadan :

« Dinadan, savez-vous qui sont ces chevaliers arrêtés devant cet amas rocheux ?
— Sire, répond Dinadan, que Dieu me garde, je crois que ce sont les chevaliers de la Table Ronde et Lancelot avec qui j’étais logé hier soir. Ce sont eux sans doute. Que vous dire ? Nous voilà confrontés à la joute. Il nous convient de jouter contre eux car ils n’ont fait halte que pour cela.
— Au nom de Dieu ! s’emporte le roi Marc. Je refuse catégoriquement le duel. Je n’ai cure de leur joute. Qu’ils en cherchent une autre ailleurs car je ne suis pas disponible.
— C’est vrai, fait Dinadan, mais s’ils vous obligent à jouter, que direz-vous ?
— Apprenez, réplique le roi, que ni par la force ni pour leur amour je ne jouterai contre eux. »

Tandis que Dinadan et lui parlaient de cette affaire tout en approchant d’eux, voici que Daguenet quitta les chevaliers et vint vers le roi Marc au pas. Le roi Marc est persuadé que c’est Lancelot du Lac qui se dirige vers lui. Daguenet le fou crie à haute voix tout en se rapprochant :

« Chevalier de Cornouaille, que Dieu me garde, vous êtes mort ! Péché et malchance vous ont conduits entre mes mains ! Quand vous en réchapperez, vous ne verrez plus jamais la Cornouaille ! »

En entendant ces paroles, le roi Marc croit que c’est réellement Lancelot qui le menace ainsi. Il n’a ni le cœur ni l’audace de l’attendre. Il tourne bride aussitôt et s’en va au galop par un autre sentier de la forêt. Quand les compagnons qui étaient arrêtés devant les roches voient le roi Marc s’enfuir ainsi, leur clameur s’élève si grande que vous n’en entendrez jamais une pareille venant de si peu de monde. Ils crient de toute leur voix :

« Allons à sa poursuite ! Prenez garde qu’il ne nous échappe ! »

Le roi fuit comme il le peut, merveilleusement épouvanté et terrorisé. Il ne se retourne pas car il n’aspire à rien d’autre qu’à fuir et sauver sa vie. Daguenet le prend sérieusement en chasse et le menace. Les compagnons le suivent, riant et se moquant prodigieusement, et font un tel vacarme que toute la forêt en retentit.

Messire Ivain, Daguenet le fou et les compagnons qui avaient joué la farce au roi Marc arrivent à la cour du roi Arthur, qui menait grande joie et grande fête, telle que vous n’en avez jamais vue de pareille. Quand ils entendirent que le roi Marc était lui aussi à la cour, ils considérèrent ce fait comme une aventure merveilleuse et le lendemain, les moqueries commencèrent. Le roi Arthur écouta leur récit très volontiers et il s’esclaffa car il lui procurait une joie merveilleuse.

Le Lai Véridique

Roi Marc, misérable, vil et chétif,
Qui de bien faire est rétif,
Tu es comme le renard indécis
Qui devant le lion s’enfuit.

Très malheureux et insensé,
Pourquoi es-tu si forcené
Quand du meilleur qu’on sache né,
Tu médis, roi mal renseigné.

Personnage vil, excréments, ordure,
Déshonneur, vergogne, injure !
Je m’étonne comment Dieu endure
Que ta vie si longtemps dure.

Générique

Musique originale : Nicolas Sarris et Nathalie Vinot
Enregistrement et mixage : Bao Falco
Réalisation et montage : Martin Delafosse (wave.audio)
Avec : Nathalie Vinot (narration et chant) et Nicolas Sarris (chant et piano)
Adaptation : Cécile Troussel
Réalisé avec le studio wave.audio
Série réalisée avec le soutien de la région Occitanie Pyrénées-Méditerranée et de l'État – Préfet de la région Occitanie
Tristan, tome 3, La Joyeuse Garde, est publié aux éditions Anacharsis. Traduction du moyen français par Isabelle Degage depuis le manuscrit 2537 daté du XVe siècle et conservé à la bibliothèque de Vienne.