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Tristan et Iseult, sans filtre
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Si le philtre d’amour reste au cœur de la légende médiévale, cette mouture du XVe siècle est nettement plus leste et plaisante, très loin des pudeurs académiques.
par Alexis Brocas

Saviez-vous que les chevaliers du royaume de Cornouaille étaient nuls ? Que Tristan, lorsqu’il connut bibliquement Iseult, jouissait déjà d’une sacrée expérience en matière d’amours adultères et d’enlèvements de damoiselles plus ou moins consentantes ? Que son ancêtre avait vaincu au jeu des devinettes un géant pervers qui posait des énigmes où il révélait ses turpitudes sexuelles ? Que, avant de se disputer Iseult, Tristan et le roi Marc s’étaient déjà écharpés pour l’amour d’une dame (mariée) ? Saviez-vous que, allant chercher Iseult en Irlande, Tristan fut précipité par une tempête chez le roi Arthur ? Si non, c’est que vous avez manqué des épisodes. Normal : ils n’étaient jusqu’ici pas traduits.
Tristan et Iseult est un des canons de la littérature française. Il conte la passion illégitime, charnelle et fatale, car par un philtre suscitée, entre le beau chevalier Tristan et la blonde irlandaise Iseult, promise puis épouse du roi Marc de Cornouaille, oncle de Tristan. Souvent enseigné sur un mode compassé, l’ouvrage a laissé chez des générations d’élèves l’impression sinistre d’une histoire d’amour trop bavarde et idéale pour être vraie. Mais, si vous avez eu la chance de tomber sur un professeur capable de faire vivre ce classique dans la version sensuelle du poète Béroul (XIe siècle) et de vous intéresser à ses qualités épiques (Tristan contre le Morholt), à ses atours réalistes (la description des relations à la cour de Marc), à ses côtés égrillards (Iseult portée par Tristan déguisé en lépreux afin de pouvoir promettre sans parjure à son époux qu’elle n’a accueilli que deux hommes entre ses cuisses : ledit Marc et le ladre qui lui a fait traverser la rivière), et à sa fin sublime où les amants meurent littéralement l’un sur l’autre ; alors vous bondirez de joie en apprenant que cette aventure vient de s’augmenter de dizaines de nouveaux chapitres et d’épisodes inédits.

UN TOURBILLON D’AVENTURES
La grâce en revient à Charles-Henri Lavielle, patron des éditions Anacharsis, qui a fait traduire un Tristan en prose du XVe siècle pour livrer un texte visant le plaisir de lecture plutôt que la sanctification académique. Pari tenu : les nombreuses versions de Tristan ont été rédigées pour divertir les adultes d’autrefois, non pour ennuyer les jeunes gens d’aujourd’hui, et cette nouvelle traduction rend la légende à ses intentions premières. Résultat : un tourbillon de combats, de serments, de ruses, d’aventures fantastiques ou réalistes, de trouvailles langagières et de greffons pratiqués sur d’autres légendes – le cycle arthurien notamment, ou le mythe d’Œdipe. Nous avons pu lire le premier tome (sur cinq à paraître) : c’est un régal. La traduction garde ce qu’il faut de patine et éclaircit les tournures pour que le sens s’en écoule sans efforts superflus. Heureusement, car l’action file à la vitesse d’un cheval de tournoi.
Tout commence avec Sador. Il a une femme, Chelinde, à qui sa beauté proverbiale vaut de se faire violer par son beau-frère, Nabuzadan. Sador tue l’agresseur et s’enfuit sur mer avec Chelinde. loin du courroux de ses autres frères. Mais, comme on le suspecte d’attirer 1es tempêtes, on le jette à l’eau. Chelinde aborde seule les rives de Cornouaille où règne un roi païen, Canor, qui l’épouse sans lui demander son avis et sans se rendre compte qu’elle est enceinte. Pas grave : Canor s’arrange pour abandonner l’enfant – celui-ci sera recueilli par le chevalier Nicorant. Puis le conte revient à Sador, qui a échappé à la noyade mais se retrouve coincé sur un rocher avec un ermite herbivore. Pendant ce temps, sur terre, un autre roi, Pélias, convoite Chelinde ; pour l’obtenir, il balance le malheureux Canor par la fenêtre avant de coucher avec sa femme – qui ne voit pas la différence. Mais Pélias ne perd rien pour attendre car le frère de Canor, informé par une prophétie, envoie des hommes sauver Sador. Une fois à terre, et à la suite d’un quiproquo, le pauvre Sador se voit condamné à mort. Le roi Pélias, qui a jadis affronté Sador, cherche à le délivrer. Son fils, Luce, un peu fougueux, tue le juge qui a condamné Sador. Le voilà lui aussi voué à l’exécution. Pélias, selon la coutume, peut sauver l’un des deux, et il sauve Sador et laisse son fils à la justice. Celui-ci ne mourra pas pour autant : un géant anthropophage survient, le délivre et l’entraîne dans les bois – où il vit avec sa fille, une géante fort gironde et accorte. Le géant a pour habitude de soumettre les chevaliers qu’il croise à des énigmes versifiées et énigmatiques, lesquelles racontent en fait sa vie sexuelle et criminelle. Et tout cela se déroule en à peine 50 pages !
Le nom de Tristan apparaît à la page 88 – à ce stade vous en saurez long sur son ascendance. Vous apprendrez aussi que le Morholt, n’en déplaise à la tradition, n’est pas un géant mais un massif chevalier d’Irlande. Vous revivrez l’histoire d’Œdipe à travers celle d’Apollo – le fils de Sador et de Chelinde. Vous croiserez saint Augustin et des éléments de merveilleux ancien – dont une fontaine contraceptive, dite « fontaine stérile ». Vous y retrouverez ces motifs récurrents qui arriment le texte dans la tradition médiévale – tel celui du « choix difficile » qui mime ce moment des Évangiles où la foule dut se prononcer entre Jésus et Barabbas. Vous y assisterez au choc des montures et des lances, aux combats à l’épée qui s’ensuivent quand les deux adversaires n’ont pas été « rompus » par leur chute.

FAIT CE QU’IL LUI PLAÎT
Cinq siècles plus tard, le plaisir de raconter revendiqué par l’auteur est encore contagieux. Il s’appelle Luce et se présente comme « chevalier et seigneur du château du Grand , amoureux et joyeux ». On le croit sur parole car sa joie court tout le long de son texte. Quand Tristan conclut avec Iseult, après absorption du philtre fatal : « Il fait d’elle ce qu’il lui plaît et lui ravit le nom de pucelle. » Ou encore, ce trait d’humour noir, lorsqu’on demande à la reine de Cornouaille comment punir une femme adultère : « Sire, je jugerais qu’elle devrait être brûlée. Ainsi un feu châtiera l’autre. » Ne pas en tirer de leçon définitive sur le sort de la femme médiévale. Certes, le texte la réduit parfois à un rôle d’objet, comme lorsque Tristan et le Gaulois Bliobéris s’affrontent pour l’amour d’une femme mariée : ne parvenant à se départager par les armes, ils demandent son avis à la dame. D’un autre côté, le texte abonde en reines rouées qui manigancent l’assassinat de leur mari par leur amant, en messagères qui viennent humilier des chevaliers devant les leurs… L’égalité, ce sera pour plus tard, mais ce Tristan, sans être pré-féministe, chevauche sur la bonne voie.