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Heaume sweet heaume ou l’intégrale des aventures du chevalier Tristan
Les éditions Anacharsis publient en cinq volumes, dans une traduction moderne et tout public, l’intégrale des aventures du chevalier Tristan, chef-d’œuvre d’un Moyen Âge en retour de grâce.
par Sean J. Rose

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Le Moyen Âge, c’est l’obscurantisme, du moins c’est ce qu’ont voulu nous faire croire les Temps modernes avec leurs brillantes périodes que furent la Renaissance ou les Lumières. Au XIXe siècle, le vent tourne, les beautés enténébrées du mysticisme et les épopées en armure commencent à fasciner. Alors que Hugo écrit un roman sur Notre-Dame de Paris, Viollet-Leduc en réinvente les gargouilles. En Allemagne, en Angleterre, on se passionne pour la Chanson des Nibelungen ou la légende arthurienne, les préraphaélites puisent à fond dans l’esthétique gothique... Et puis à nouveau, l’époque médiévale semble moins intéresser. Les cathédrales, les chevaliers, l’amour courtois, n’est-ce pas un peu ringard tout ça ? Que nenni !

Après un premier retour en grâce dans les années 1970 sous l’influence, notamment, d’un Georges Duby, le Moyen Age fait un come-back en ces prémices du XXIe siècle, à travers l’univers des jeux (on se souvient de Donjons et Dragons, déjà à la fin du siècle dernier), grâce à une série comme Game of thrones, à la littérature fantasy... ou encore à des auteurs ultra-contemporains comme Céline Minard avec Bastard Battle (Léo Scheer, 2008). L’écrivaine avait imaginé un moine copiste relatant une bataille où une Jeanne d’Arc championne de kung-fu dégomme l’ennemi au moyen de sa déroutante technique de combat - mutatis mutandis la guerre de Cent Ans filmée par Tarantino.

Tel est le contexte dans lequel va paraître, aux éditions Anacharsis, l’intégrale du cycle romanesque de Tristan, en cinq volumes, traduit du moyen français en une langue contemporaine et accessible à tous. Le premier, Le philtre, sera en rayon début avril. Sur le modèle des saisons des séries télévisées, un tome est prévu chaque année : La table ronde, La joyeuse garde, La quête, Le Graal. Chacun sera présenté par une plume d’aujourd’hui. Auteur P.O.L, également publié par la maison toulousaine, Mika Biermann ouvre le bal des introductions, véritables éloges du récit et plaidoyers pro domo d’amoureux de la fiction aventureuse. L’auteur jeunesse vedette Timothée de Fombelle clôturera cette ronde des préfaces.

Version dépoussiérée

Il s’agit ici du Tristan en prose, selon l’appellation conventionnelle. La présente traduction des aventures du chevalier « né dans la tristesse » est basée sur le manuscrit dit de Vienne, enluminé et contemporain du chef-d’œuvre de la miniature du XVe siècle, Les très riches heures du duc de Berry. « Un jour une quinzaine de pages m’arrivent par la poste, c’est le début du Tristan en prose traduit en français moderne », se souvient Frantz Olivié, cofondateur avec Charles-Henri Lavielle, des éditions Anacharsis. « Je commence à lire et je suis captivé. Je teste sur ma fille de 20 ans : pareil. » L’éditeur de la maison au tropisme historique contacte la traductrice, Isabelle Degage.

D’autres versions de Tristan ne contiennent pas forcément le récit des commencements, l’intégralité de la biographie du héros éponyme. C’est pourquoi Isabelle Degage avait décidé de traduire l’incipit du Tristan en prose. Elle met des années à retranscrire cette première partie inédite en français moderne. « Le manuscrit de Vienne, explique Frantz Olivié, contrairement à la Vulgate de Tristan, un assemblage de différents textes existants, parus en neuf tomes chez Honoré Champion sous l’égide du spécialiste Philippe Ménard, a l’avantage de suivre le héros de sa naissance à sa mort. Dans la Vulgate éditée, on n’a pas le début ; quant à la version de Béroul, le texte souche, elle rapporte exclusivement l’histoire de Tristan et Iseult, sans les développements ultérieurs. » Anacharsis envisage une nouvelle traduction de la totalité du Tristan en prose et demande à la traductrice de poursuivre son entreprise.

Isabelle Degage est inconnue des médiévistes. Et pour cause : juriste de formation, elle est autodidacte en vieux français. Cela ne l’a pas empêchée de produire une version à la fois scientifiquement juste et dépoussiérée - moderne, destinée au plus grand nombre. On y goûte le plaisir originel du lecteur-auditeur médiéval (les livres au Moyen Age étaient lus à haute voix) sans apprêt ni pesanteur didactique. Le mot « preudhomme », par exemple, n’a point été traduit par l’archaïsant « prud’homme », mais « tout simplement par "respectable vieillard", "chevalier valeureux" ou "homme de qualité" selon le contexte », précise la traductrice.

Cette « langue fluide, lumineuse » a séduit Timothée de Fombelle, qui vient d’entamer la lecture du Philtre, fraîchement sorti de chez l’imprimeur. L’histoire aussi : les tristes origines du héros, le sortilège de l’amour, la passion interdite pour Iseult, le tout sur fond de quête du Graal... Ce n’était pas forcément gagné. L’auteur de littérature jeunesse, notamment de Tobie Lolnesset de Vango (récemment paru chez Folio) et d’un premier roman pour adultes, Neverland (L’Iconoclaste, 2017), avait lu Béroul et fut traversé d’une légère appréhension après avoir accepté la proposition d’Anacharsis de préfacer un volume de ce grand œuvre de la traduction. Car mieux que quiconque il sait ce qu’est le souffle romanesque - la littérature qui vous entraîne dans la pure narration, sans mise en abyme postmoderne, mais non sans haletantes péripéties. Fombelle, qui n’a curieusement jamais écrit sur cette période, reconnaît dans ce Tristan nouvellement traduit tous les ingrédients qui font un bon livre pour la jeunesse : « En une page et demie, le décor est planté et l’aventure vous est offerte, le narrateur brûle toutes ses cartouches, pas d’arrière-pensées, c’est généreux, rien n’est gardé en provision, on donne tout pour le récit. » Alors avec ce premier tome, enfilez le heaume ! Quatre suivent, on aura de quoi festoyer.